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Rapport sur le G20

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RÉSUMÉ ANALYTIQUE

RAPPORT DE BILL GATES AUX DIRIGEANTS DU G20 | Sommet de Cannes, novembre 2011

Le leadership du G20 est extrêmement important à l’heure actuelle. La situation économique mondiale se révèle aussi fragile qu’au cours des 50 dernières années. En qualité de dirigeants du G20, vous devez répondre à une question complexe : comment résoudre la crise actuelle tout en continuant à investir judicieusement dans la croissance à long terme et dans l’amélioration des conditions de vie ?

Au cours de ma vie, les innovations dans les domaines des affaires, de la science et de la technologie ont stimulé l’économie de marché mondiale comme jamais auparavant. L’économie mondiale représente aujourd’hui 500 % de ce qu’elle était en 1960. Des groupes entiers de pays jusqu’alors en marge sont devenus de véritables moteurs de croissance. Nombreux sont ceux qui pensent que cette réussite relève du miracle.

Il s'agit d'un progrès qui a profité à tout le monde, et pas seulement aux plus riches. On peut constater cette progression dans la hausse du produit intérieur brut (PIB) de nombreux pays du monde entier, dans la chute du taux de pauvreté et dans d’autres indicateurs de la qualité de vie repris dans les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), établis par les dirigeants du monde en l'an 2000 et acceptés par toutes les nations du G20.

Au cours des 50 dernières années, un milliard de personnes ont été sauvées de la famine grâce aux progrès agricoles. La santé a, elle aussi, progressé de façon spectaculaire grâce à des innovations telles que les vaccins. En 1960, 20 millions d’enfants de moins de 5 ans ont trouvé la mort. En 2010, ce chiffre est passé à moins de 8 millions. Pendant cette période, la population mondiale a plus que doublé, ce qui signifie que le taux de mortalité a diminué de plus de 80 %. La générosité de l'aide a joué un rôle important dans ces réussites.

Malgré la crise économique actuelle, je suis optimiste et convaincu que nous pouvons poursuivre sur la base de la générosité et des innovations qui ont su faire leurs preuves par le passé. Les pays capables d'affecter des ressources au développement n’ont jamais été aussi nombreux. Le nombre de personnes en mesure de favoriser l’innovation est bien plus important qu’hier. C’est pour toutes ces raisons que je suis persuadé que nous pouvons bâtir une nouvelle ère de développement.

Dans le présent rapport, j’évoque les partenariats et les investissements sur le long terme qui, je crois, nous permettront de rester sur la voie de la croissance économique et d'une plus grande équité.

Je décris pour commencer l’importance primordiale de l’innovation. Les innovations majeures, comme les semences et les vaccins inédits, et les nouvelles stratégies permettant aux plus pauvres d’en bénéficier peuvent multiplier l’impact des ressources que nous consacrons déjà au développement. Nous avons changé beaucoup de choses, mais nous pouvons améliorer les outils de développement de base en baissant leur prix, en simplifiant leur utilisation et en les rendant plus efficaces, ou en en inventant de tout nouveaux.

L’une des dernières ressources pour le développement, et peut-être l’une des plus révolutionnaires, fait rapidement progresser la capacité d’innovation des pays. Les États comme le Brésil, la Chine, l’Inde et le Mexique sont parfaitement placés pour travailler en étroite collaboration avec les pays pauvres, car ils possèdent une expérience récente dans la réduction de la pauvreté et font preuve de prodigieuses capacités techniques. L’alliance unique de ces atouts leur donne les perspectives et les compétences nécessaires pour mettre au point des outils révolutionnaires en faveur du développement. Je suis particulièrement enthousiaste face aux possibilités de « partenariats triangulaires » impliquant les pays à forte croissance, les donateurs traditionnels et les pays pauvres, car ils utilisent les avantages comparatifs de nombreux pays différents.

En fin de compte, les ressources nationales des pays en développement constitueront la principale source de financement pour ces objectifs. Pour maximiser l’impact de ces ressources, les pays pauvres doivent générer plus de revenus, les débourser dans des secteurs prioritaires comme l’agriculture et la santé (ce que nombre d’entre eux se sont engagés à faire) et, conformément à l’initiative des pays du G20 qui ont été à l’origine de l’évaluation d’impact, mesurer la rentabilité de leurs programmes. L'une des méthodes les plus importantes pour les aider à augmenter leurs recettes est de mettre en place des exigences de transparence juridiquement contraignantes pour les compagnies minières et pétrolières cotées en bourse dans les pays du G20 afin de garantir la bonne gestion des ressources naturelles.

En parallèle, les donateurs traditionnels doivent prendre des mesures pour respecter leurs engagements vis-à-vis de l'aide promise et la débourser de façon stratégique. Si ces pays tiennent leur promesse, ce sont 80 milliards de dollars supplémentaires qui seront disponibles chaque année à compter de 2015. Au fil du temps, l’aide publique au développement (APD) a eu un immense impact et elle continuera à jouer un rôle majeur dans le développement, aux côtés de toutes les nouvelles ressources que j’évoque. Une aide bien conçue permet de réduire immédiatement la pauvreté et d'accélérer les progrès des pays pauvres jusqu’au moment où ils n’en auront plus besoin. Les budgets de l’aide sont soumis à d’énormes pressions en raison du climat économique. Toutefois, cette aide ne représente qu’une part minuscule des dépenses publiques. Le monde n’équilibrera pas ses budgets en réduisant les fonds d’aide, mais il provoquera des dommages irréversibles pour la stabilité internationale, le potentiel de croissance de l’économie mondiale et les moyens de subsistance des millions de démunis. Dans ce rapport, j’inclus des propositions fiscales que je soumets à l'examen des pays du G20 et qui leur permettraient de respecter leurs engagements en matière d’aide, et à terme, de les accroître.

Enfin, je traite des méthodes permettant d'impliquer davantage le secteur privé dans le développement. L’homme d’affaires que je suis pense que le marché libre alimente la croissance. Si, malheureusement, il arrive bien souvent que le marché ne réponde pas aux besoins des plus pauvres, certaines choses relativement simples peuvent encourager les investissements privés dans le développement. Par exemple, les pays du G20 pourraient faciliter un système de fonds d’infrastructure, avec les fonds souverains comme ossature, afin d’assurer un impact sur le développement et réaliser des bénéfices. Je recommande également de mettre à profit la bonne volonté des communautés de la diaspora en émettant des obligations, en réduisant le coût des envois de fonds et en instaurant des procédures d’incitation pour encourager les investissements privés dans le développement.

Avec tous ces éléments, je pense que vous commencez à comprendre pourquoi le Sommet du G20 représente un événement si important pour aborder la question du développement. Nous pouvons mettre de côté nos précédentes catégories d’aide, par opposition aux investissements privés et aux dépenses nationales. Les pays du G20 peuvent actionner tous ces leviers à la fois, afin d’offrir au monde une approche plus globale et plus coopérative que jamais, destinée à améliorer la vie des populations démunies.

INTRODUCTION

Le climat économique actuel est incertain et la prospérité mondiale est compromise. Le PIB mondial constitue un bon baromètre de nos performances face à la crise, mais il ne reflète pas tous les aspects importants. En effet, il peut augmenter sans que les populations pauvres n’en tirent avantage et, inversement, ces dernières peuvent améliorer sensiblement leurs conditions de vie malgré un léger accroissement du PIB. Par conséquent, il faut également mesurer la réussite par rapport aux progrès effectués dans la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), qui correspondent aux engagements pris en l'an 2000 par les dirigeants du monde pour faire face aux problèmes les plus graves d'ici 2015, notamment la pauvreté, la santé et la faim.

Certains prétendent que ces objectifs sont trop optimistes et que leur réalisation est loin d’être garantie dans les délais impartis. Cependant, les OMD constituent un outil fiable pour mesurer les résultats des efforts fournis pour aider les populations les plus pauvres, et on ne peut que constater un incroyable progrès au niveau international dans tous les domaines concernés par ces objectifs. Ainsi, entre 1990 et 2008, la mortalité maternelle a chuté de plus d’un cinquième dans le monde entier. Certes, l’objectif officiel est encore loin, mais dans les faits, cela signifie que plus d’un million de mères sont aujourd’hui en vie grâce à l’amélioration de la santé maternelle.

La croissance mondiale est même liée à la réalisation des OMD. Si les pays pauvres ne parviennent pas à fournir nourriture, éducation et emplois à leur population, leurs problèmes ne peuvent qu’empirer et deviendront source d’instabilité et de profonde souffrance. Pour faire face à ces problèmes, nous avons besoin d’une forte croissance économique. De surcroît, la réalisation des OMD permettra également aux pays pauvres d’offrir de véritables opportunités à leurs citoyens, pour qu'à terme, ces pays puissent faire partie intégrante du marché mondial de l’offre et de la demande. Sur le plan de l’offre, ils contribueront à augmenter la capacité mondiale de production et la disponibilité des denrées alimentaires et des autres biens vitaux et à en abaisser les prix. Sur le plan de la demande, ils deviendront des marchés de plus en plus intéressants pour le commerce mondial, à mesure que ces populations sont plus productives et jouissent d'une meilleure qualité de vie. Avec un recul suffisant, il devient clair que la réalisation des OMD dans les pays pauvres et l’accroissement du PIB au sein du G20 sont des objectifs complémentaires et non distincts.

Lorsque l'on observe les innovations qui ont joué un rôle central à la fois dans la croissance du PIB et dans la réalisation des OMD, la tendance semble être à notre avantage. La capacité d’innover n’est plus l’apanage des pays riches et s’étend désormais à un ensemble plus large de nations dont l’économie est actuellement en plein essor. Cette transformation de l’économie de nombreux pays tend à gommer la frontière qui séparait jusqu’à présent les pays développés des pays en développement. Ce que nous appelions le monde en développement fait preuve d’une incroyable diversité. Nous devons considérer chaque pays individuellement dans ses efforts de développement, afin de bien comprendre ses atouts spécifiques.

La diversité et le dynamisme du G20 nous offrent une excellente opportunité de considérer le développement de manières inédites. Notre but final est de rassembler l'ensemble des ressources mondiales (publiques, privées, riches, pauvres et intermédiaires) de façon à faire avancer le développement. Nous devons nous efforcer de trouver des moyens plus efficaces d'encourager les investissements privés dans les pays pauvres. Nous devons aider les bailleurs de fonds à tenir leurs promesses en cherchant de nouvelles sources de financement de l’aide. Nous devons dynamiser les pays pauvres afin de les encourager à prendre en main leur propre développement. Et pour finir, nous devons prendre exemple sur l’expérience et la capacité d’innovation des pays qui connaissent actuellement une croissance spectaculaire et qui ont vu leurs efforts de développement si couronnés de succès.

C'est un honneur pour moi d’avoir été invité par les chefs d'État du G20 à leur soumettre le présent rapport à l’occasion de ce sommet organisé à Cannes. Je souhaite remercier la France pour sa volonté de maintenir les problèmes qui touchent les populations pauvres en bonne place sur l’agenda mondial. J’ai parfaitement conscience du fait que je n’ai pas les mêmes responsabilités que les chefs d'État du G20 ; j’essaie cependant d’être réaliste quant aux défis auxquels vous faites face. J’espère que mon point de vue constituera une contribution utile à votre dialogue sur le leadership du G20 en matière d’économie mondiale.

En concentrant nos actions sur nos points forts sous-jacents, nous réussirons à traverser cette crise, à poursuivre l’amélioration des conditions de vie, à sauver des millions de vies supplémentaires et à aider des milliards de personnes de plus à s'extirper de la pauvreté. Nous pouvons réduire progressivement le nombre des pays pauvres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun.

IMPORTANCE CRUCIALE DE L'INNOVATION

Je crois que l’innovation est la principale force motrice pour changer le monde. Les pessimistes voient l’avenir en extrapolant le présent de façon linéaire. Mais l’innovation modifie complètement la trajectoire du développement.

Prenons deux exemples : pendant des années, les agriculteurs des pays pauvres n’ont pas eu à leur disposition les outils permettant d’exploiter au mieux leurs terres ; leur rendement était donc très nettement inférieur à celui des pays riches. Mais l’innovation peut réduire cet écart. Il y a quelques mois de cela, j’ai rendu visite à des agriculteurs vivant dans une région de l’Inde où les fréquentes inondations anéantissaient régulièrement les récoltes. Au moment de ma visite, ils semaient une nouvelle variété de riz spécialement sélectionnée pour sa capacité à survivre sous l’eau. À l’arrivée des pluies, l’ancienne variété a été complètement détruite, mais le rendement de la nouvelle variété a été deux fois supérieur à celui de l’ancienne au cours d’une année de bonne récolte. La demande de nouvelles semences de ce riz a largement dépassé les prévisions. Dans les six années à venir, nous estimons que 20 millions d’agriculteurs cultiveront ces nouvelles variétés.

Autre exemple : il y a dix ans, le paludisme faisait encore des ravages dans les pays pauvres et tuait environ un million d’enfants chaque année. La chloroquine, traitement le plus courant, n’était plus efficace. Aujourd’hui, il existe de nouveaux médicaments et de nouvelles moustiquaires imprégnées d’insecticides à effet prolongé. Ces innovations, associées à une hausse des financements, ont permis d’inverser la tendance au niveau de la lutte contre la maladie. La mortalité due au paludisme a ainsi baissé de 20 % au niveau mondial en seulement 10 ans. En outre, un vaccin antipaludique est actuellement en phase final d'essais. S’il passe les tests de certification, il s’agira du tout premier vaccin contre une maladie parasitaire.

Ce sont seulement deux des exemples d'avantages considérables qu’apporte l’innovation dans la recherche et dans le développement effectués en amont. Ces exemples illustrent également la façon dont ces innovations peuvent être mises en œuvre auprès des populations qui en bénéficieront le plus. Malgré ces exemples de réussite et son énorme potentiel, l’innovation n’a pas encore joué le rôle qu’elle aurait pu dans les processus de développement. Certaines innovations se développent rapidement dans les pays riches mais mettent des décennies à atteindre les pays pauvres. La diffusion des innovations conçues spécifiquement pour les pays défavorisés a été trop lente. Mais je suis certain qu’elle peut être accélérée et les pays à forte croissance qui composent le G20 sont particulièrement bien placés pour encourager ce changement.

CRÉATION DE PARTENARIATS NOVATEURS

Au cours des dernières décennies, quelques pays du G20 ont connu une augmentation de leur taux de croissance et une chute vertigineuse de leur taux de pauvreté. Ces vingt dernières années, la Chine a connu une croissance incroyable de 9 % par an et une réduction de 75 % de son taux de pauvreté. Ces trente dernières années, l’Indonésie a connu une croissance annuelle de 5 % et le nombre de personnes pauvres a été réduit de moitié. Depuis l’an 2000, 10 millions de personnes au Brésil sont sorties de la pauvreté. Depuis 1995, le taux de pauvreté du Mexique est passé d’environ 15 % à moins de 2 %.

Ces pays à forte croissance fournissent une aide directe au développement. L'aide publique au développement (APD) dans les pays n’appartenant pas à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) représente 18 milliards de dollars ; j'encourage vivement ces pays, au fur et à mesure de leur croissance, à continuer à prévoir une APD proportionnelle à leur revenu national brut (RNB), avec l’objectif d’augmenter progressivement ce pourcentage. La Corée du Sud s’est distinguée en s’engageant à tripler le pourcentage du RNB réservé à l’APD d’ici 2015.

Outre ces aides financières toujours plus importantes, ces pays peuvent avoir un impact gigantesque grâce à leur expérience et à leurs compétences pour résoudre les problèmes les plus complexes liés à la pauvreté. Ayant suivi le processus de développement avec succès, ils ont une connaissance approfondie des besoins des pays pauvres et les capacités techniques d’innovation pour répondre à ces besoins. Je suis enthousiasmé devant le potentiel qu’offrent ces pays à croissance rapide pour l’établissement de partenariats avec les pays pauvres dans le but de faire progresser le développement.

Il s’agira dans certains cas de partenariats triangulaires entre des pays à croissance rapide, des donateurs traditionnels et des pays pauvres. Jusqu’à présent, ces partenariats triangulaires ont concerné des transferts de ressources relativement modestes, mais à long terme, je crois qu’ils fourniront un modèle pour le déploiement des ressources combinées de la planète au bénéfice des plus pauvres. J’encourage donc vivement les membres du G20 à travailler de concert pour multiplier ces partenariats et leur consacrer au fil du temps des fonds nettement plus importants.

Voir le G20 prendre des mesures permettant l'identification des innovations prioritaires en matière de développement serait source d’inspiration. Notre fondation serait heureuse de participer à ce processus. Avec une liste systématique d’innovations comme point de départ, le G20 pourrait favoriser des accords dans le cadre desquels les pays membres s’engageraient à collaborer sur des innovations spécifiques. Une telle approche pourrait accélérer l’innovation dans de nombreux domaines clés du développement – l’agriculture, la santé, l’éducation, la gouvernance et les infrastructures notamment.

Nous avons déjà quelques bons exemples de partenariats menés par des pays qui connaissent une croissance rapide. Ainsi, le Serum Institute of India (l'Institut indien des sérums) a récemment mis au point un vaccin pour la méningite A, tout premier vaccin créé spécialement pour les pays pauvres. Pour le fabriquer au prix cible de 50 cents par dose, l’institut s’est procuré les matières premières auprès d’une société biotechnologique néerlandaise et a organisé un transfert de technologie à partir de la FDA (Administration des produits alimentaires et pharmaceutiques) américaine. Ce processus a commencé lorsque des responsables africains ont demandé un moyen plus efficace pour lutter contre les épidémies de méningite. Les secteurs privé et public dans les pays industrialisés et à croissance rapide ont négocié une solution mutuellement avantageuse pour faire face à ce défi.

Le Brésil s’est associé au Japon pour aider les fermiers pauvres du Mozambique à faire pousser du soja. C’est là une histoire qui a commencé il y a 30 ans. Dans le cadre d’un grand programme d’aide technique mené pendant les années 1980, le Japon a contribué à adapter le soja à la savane tropicale brésilienne, le Cerrado. C’est devenu l’une des principales cultures du Brésil. Aujourd’hui, avec le soutien financier du Japon, les Brésiliens viennent en aide aux fermiers mozambicains dans le corridor de Nacala, zone où le climat et les sols sont similaires. Pendant ce temps, les Japonais s’efforcent de moderniser l’infrastructure portuaire et ferroviaire du Mozambique pour permettre aux paysans d’exporter plus facilement les graines.

La Chine, dont le programme de recherche sur le riz est sans doute le plus important au monde, a récemment lancé le partenariat « Green Super Rice » (super-riz vert) avec plusieurs centres de recherche internationaux pour contribuer au développement de variétés de riz adaptées dans 15 pays pauvres d’Afrique et d’Asie du Sud. L’Afrique totalise déjà environ un tiers des importations mondiales de riz, et la demande est croissante ; aider les fermiers africains à augmenter leur production de riz est donc essentiel pour la sécurité alimentaire du continent. La Chine prévoit également de séquencer 10 000 variétés de riz pour mettre en évidence des caractères génétiques tels que la résistance à la chaleur et aux maladies, indispensables pour l’adaptation au changement climatique. Il s’agit d’un exploit technique qu’aucun autre pays ne pourrait accomplir de manière rentable et je suis persuadé que le travail mené par les Chinois en collaboration avec leurs partenaires mondiaux, tels que l’Institut international de recherche sur le riz, aura un impact important.

Rien que le mois dernier, notre fondation a signé des accords avec certains États-membres du G20 dans le cadre de notre contribution à la promotion de ces partenariats triangulaires. Nous avons établi des partenariats avec le Brésil et la Chine dans les domaines de l’agriculture et de la santé. Nous allons travailler avec le ministère chinois de la Science et de la Technologie et des entreprises chinoises pour fabriquer des vaccins, des médicaments et des outils diagnostiques à faible coût destinés aux pays en développement.

Nous allons également collaborer avec le Brésil pour partager avec les pays Africains son expertise dans les secteurs tels que le manioc, le soja, la santé du bétail, les maladies tropicales, la santé familiale et les vaccins. Nous venons par ailleurs de conclure un partenariat avec le Département du développement international du Royaume-Uni, dans le but de soutenir un marché de l’innovation pour les experts de l’agriculture africains et brésiliens. Les participants africains identifieront les problèmes concernant leurs pays et les Brésiliens collaboreront avec eux pour trouver des solutions sur la base de leur expérience.

MOBILISATION DES RESSOURCES NATIONALES

De loin, la principale source de financement viendra des pays en développement eux-mêmes. Les ressources nationales de ces pays sont déjà nettement supérieures à l’APD qu’ils reçoivent et le produit intérieur croît lui aussi beaucoup plus vite que celle-ci. Ainsi, si elle maintient les taux de croissance actuels, l’Afrique subsaharienne doublera presque son PIB dans les 10 prochaines années.

Il est donc important de ne pas perdre de vue ces projections. La croissance économique en Afrique est inégale, à la fois entre les pays et à l’intérieur de ceux-ci, et même avec une croissance rapide, un grand nombre d’entre eux restera pauvre. Néanmoins, dans de nombreux cas, les ressources nationales peuvent prendre en charge les fondements du développement. Il incombe à l'État de construire des routes, des écoles et une infrastructure de santé dans les zones rurales, et sa capacité à financer et à gérer ces systèmes de manière efficace déterminera en grande partie la qualité de vie de ses citoyens.

La première des priorités est, pour les pays pauvres, de dégager davantage de recettes. Les ressources naturelles constituent une source de revenus majeure, mais des milliards de dollars sont actuellement gaspillés à cause du manque d’informations, de la mauvaise gestion et, parfois, de la corruption pure et simple.

On estime qu’à un niveau de production maximum, les réserves de pétrole de l’Ouganda pourraient générer 2 milliards de dollars par an, alors que le budget national s’élève à 3 milliards de dollars. Les revenus du pétrole devraient donc avoir un impact énorme sur la capacité de l'État à satisfaire les besoins des millions d’Ougandais pauvres. Cependant, nous ne savons pas grand chose des dispositions du pays concernant les baux d’exploitation du pétrole et, par conséquent, les citoyens ougandais n’ont aucun moyen de protéger leurs intérêts.

L’ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives) constitue un pas dans la bonne direction. Elle a par exemple montré qu'au Ghana, les compagnies minières payaient en moyenne une redevance d’à peine 3 %. Des groupes issus de la société civile ont alors travaillé avec les dirigeants publics afin de doubler la redevance minimale des nouveaux projets. Cependant, l’EITI est une initiative basée sur le volontariat et seuls cinq pays africains s’y conforment aujourd’hui, même si d’autres pays y travaillent.

Je pense que les pays du G20 devraient souscrire à des exigences de transparence juridiquement contraignantes. Les États-Unis ont récemment adopté une telle législation et l’Union européenne envisage de le faire, mais tous les pays du G20 devraient exiger que les compagnies minières et pétrolières cotées en bourse remettent à l'État les détails de leurs paiements. Je soutiens également l’idée d’une charte sur les ressources naturelles pour apporter davantage de transparence dans les transactions concernant les terres, les forêts et les autres ressources naturelles.

La taxation constitue une autre source majeure de revenus, bien qu’il soit important de concevoir des régimes fiscaux qui n’interfèrent pas avec la croissance économique. Le simple fait de lever des impôts avec plus d'efficacité dans le cadre des régimes existants ferait déjà une énorme différence. Les recettes fiscales de la Tanzanie, par exemple, sont passées de 10 à 16 % du PIB entre 1998 et 2008, ce qui a permis au pays de générer chaque année 2,2 milliards de dollars supplémentaires. Selon le Fonds monétaire international (FMI), des réformes fiscales de base en Afrique subsaharienne feraient augmenter chaque année le PIB d’au moins 20 milliards de dollars.

Les organisations internationales telles que le FMI fournissent une assistance technique pour aider les pays à améliorer les systèmes de recettes, mais le G20 peut également jouer un rôle important. Le leadership de l’Afrique du Sud dans la création de la Collaborative African Budget Reform Initiative (CABRI, Initiative conjointe de réforme des budgets africains), en coordination avec plusieurs pays voisins, en offre un excellent exemple. CABRI rassemble des hauts fonctionnaires spécialistes du budget des ministères africains des Finances, de la Planification et du Développement pour le partage des connaissances.

Ces ressources nationales auront l'impact le plus important si elles sont dirigées vers les priorités liées à la réduction de la pauvreté, notamment l’agriculture et la santé.

Si je mentionne ces deux secteurs, c'est parce qu’ils ont un impact avéré sur le développement, et de nombreux pays en développement ont déjà promis de leur consacrer des dépenses. D’après la Banque mondiale, la croissance du secteur agricole réduit davantage la misère que la croissance de n’importe quel autre secteur. En 2003, en signant la Déclaration de Maputo, les dirigeants africains se sont engagés à une augmentation de 10 % de la part du budget annuel consacrée aux dépenses agricoles, dans le cadre du Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA). À ce jour, huit pays ont atteint cet objectif.

La santé constitue une autre priorité évidente. Les avantages que l’on peut tirer des investissements de santé sont d'une portée considérable. En effet, les maladies sapent les ressources les plus précieuses des pays pauvres : l'énergie et les talents des populations. Les investissements dans la santé aident les parents à fournir de nouvelles opportunités à leurs enfants. Lorsque les parents comprennent que leurs enfants ont de bonnes chances de survie, ils choisissent d’avoir moins d’enfants. Ils sont alors en mesure de mieux les nourrir et de mieux les éduquer, lançant ainsi un cercle vertueux. En 2001, dans le cadre de la Déclaration d’Abuja, les chefs d’État des pays de l’Union africaine ont promis d’affecter au moins 15 % de leur budget à des initiatives d’amélioration de la santé. À ce jour, seuls deux pays ont tenu promesse.

Dans tous les domaines du développement, les chiffres indiquent qu’il est possible d’accroître l’impact de l’argent déjà investi.

Pour augmenter son impact par unité dépensée, l'État peut par exemple développer sa capacité à évaluer ses dépenses en développement. Les pays du G20 ont été les premiers à aborder cette question. Le Mexique par exemple a créé un Conseil national pour l’évaluation des politiques de développement social, appelé Coneval. Le Coneval publie des études annuelles de performance des principaux programmes publics et mesure les progrès réalisés pour atteindre les objectifs de développement national. En Inde et en Argentine, des organismes similaires ont vu le jour.

Les pays du G20 doivent donc étendre leur influence dans ce domaine en formant des partenariats public-privé, destinés à aider les pays en développement à procéder à des analyses coût-bénéfice et à mener des études comparatives réalistes sur les moyens les plus efficaces de résoudre les problèmes de développement. Compte tenu de la position du Mexique sur cette question, j’espère qu’elle sera inscrite à l’ordre du jour du prochain sommet du G20. Un partenariat formé sur le modèle du Coneval permettrait de résoudre les problèmes de méthodologie courants par le biais d’études de rentabilité et de fixer des points de référence afin de faciliter la comparaison des résultats entre les pays. Ce serait un honneur pour notre fondation que de travailler avec le G20 à la mise en place d'un partenariat de rentabilité.

Ainsi, à mesure que les pays se mettent à financer leurs propres initiatives de développement, l’APD à l’échelle mondiale peut se concentrer sur un nombre de plus en plus réduit de problèmes et sur les pays qui en ont le plus besoin.

RÔLE VITAL DE L'AIDE AU DÉVELOPPEMENT

D'aucuns affirmeront, surtout en période de crise, que les pays riches devraient réduire leur APD. Ce serait là une erreur. Non seulement parce que ces pays ont pris des engagements, mais également parce que sans cette aide, certains aspects majeurs du programme de développement ne seraient jamais réglés. L’APD favorise l’innovation en finançant des projets pilotes que les pays pauvres n’auraient pas les moyens de financer eux-mêmes. Cette aide permet également de financer des biens publics mondiaux tels que la recherche médicale. Enfin, dans un avenir prévisible, la survie des populations des pays très pauvres va continuer à dépendre de cette aide.

Si l’on envisage la question de façon brutale, il suffit de se pencher sur le nombre de victimes du sida. Le traitement du sida coûte environ 450$ par personne et par an. Un don de 450$, par exemple au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, permet à une personne malade de vivre un an de plus et d’empêcher la maladie de se propager. À l’inverse, sans ce don de 450$, c’est une personne de plus que le monde est disposé à laisser mourir d’une maladie traitable. Parfois, ce n’est qu’une simple question d’argent.

On entend souvent dire que, compte tenu de la crise économique, on ne peut pas attendre des pays qu'ils augmentent leur APD. En tant que fondateur d’une entreprise qui a essuyé plusieurs récessions, je comprends qu’il est nécessaire de se serrer la ceinture en période de crise. Mais il faut savoir que, dans la plupart des pays donateurs, cette aide ne compte que pour environ 1 % des dépenses publiques. Ce n’est pas cette somme d’argent qui est l’origine des problèmes financiers qui règnent actuellement dans le monde, et ce n’est pas en réduisant l’APD qu'on les résoudra. L’aide est un petit investissement au retour gigantesque. Et c’est exactement ce type d’investissement que nous devons préserver en période d’économies.

De nombreux pays donateurs se sont fixé des objectifs en matière d’APD. C’est surtout le cas de 15 pays de l’Union européenne qui se sont engagés à consacrer 0,7 % de leur PIB à l’aide au développement d’ici 2015. J’appelle vivement les pays riches qui n’ont pas pris cet engagement à en faire autant et à inclure cette aide peu à peu dans leur budget afin d’atteindre cet objectif.

Ainsi, le Royaume-Uni a préparé un plan pour atteindre cet engagement de 0,7 %. L’Australie a elle aussi fortement augmenté son aide au cours de la crise, et plusieurs pays donateurs d’Europe du Nord ont déjà atteint, voire dépassé, cet objectif de 0,7 %. De toute évidence, avec une politique adaptée, il est tout à fait possible pour les pays de tenir leurs engagements. L’année 2015 constitue la date butoir ; il reste donc encore du temps pour ce faire. J’invite instamment les pays donateurs à établir des plans pour atteindre leurs objectifs.

S'ils tiennent leurs promesses, l’aide au développement bénéficiera chaque année d’une manne de 80 milliards de dollars supplémentaires à l’horizon 2015. Si tous les pays atteignent l’objectif de 0,7 %, ce sont 170 milliards de dollars supplémentaires qui viendront alimenter les caisses de l’aide au développement.

Il est également essentiel de prendre au sérieux l'optimisation de l’efficacité de l’aide. Ces dernières années, le climat de guerre froide a cédé du terrain, et les pays ont davantage concentré leur aide au développement sur les OMD. La communauté pour le développement a gagné en efficacité, mais la route est encore longue. Les principales institutions multilatérales qui œuvrent en faveur du développement ont un rôle important à jouer. Au cours des dernières années, certains des résultats les plus significatifs ont été obtenus grâce au regroupement de fonds pour les besoins généraux du développement (via l’Association internationale de développement de la Banque Mondiale, par exemple) ou pour des problèmes spécifiques (via le Fonds mondial, par exemple). Ces instances doivent mettre l’accent sur les interventions qui ont l’impact le plus élevé et disposer des ressources nécessaires pour mener leurs actions. Dans certains secteurs clés considérés comme prioritaires par le G20, notamment la sécurité alimentaire, il est particulièrement urgent de revitaliser ces institutions.

Les principes de base d’une aide efficace pour les pays riches sont les mêmes que ceux d’une budgétisation efficace pour les pays pauvres.

Les objectifs devraient être les suivants :

  • Mettre l’accent sur les types de programme qui contribuent à réaliser les OMD et sur les pays qui ont le plus besoin d'aide ;
  • Fournir des informations à jour et faciles à comprendre sur les programmes pour que la communauté du développement puisse effectuer une analyse approfondie ;
  • Dédier des ressources à l’évaluation de l’impact des programmes de développement, afin de faire le tri entre les diverses approches possibles et de s'améliorer progressivement.

Certains grands programmes de développement tiennent déjà ces critères. Au début de cette année, plusieurs donateurs ont redoublé d’efforts pour atteindre les objectifs de financement définis par GAVI Alliance, une organisation chargée d’aider les pays pauvres à acheter et à distribuer des vaccins. C’était l’un des moments les plus émouvants qu’il m’ait été donné de vivre depuis la création de notre fondation. Les vaccins sont incroyablement rentables. Grâce à GAVI, presque tous les enfants du monde pourront bénéficier immédiatement des dernières innovations en matière de vaccins, au lieu que les plus pauvres restent sur la touche et meurent en attendant que cette innovation parvienne enfin jusqu’à eux 20 ans plus tard. Aussi impressionnant que cela puisse être, le nombre de vies épargnées ne reflète pas tous les bienfaits de la vaccination, car les maladies handicapent plus d'enfants qu’elles n'en tuent. Prenez par exemple la diarrhée, qui tue chaque année environ 1,5 million d’enfants, mais en touche des centaines de millions d'autres. Des épisodes diarrhéiques répétés empêchent les enfants d’absorber les aliments, ce qui provoque des troubles de leur développement mental. Il existe désormais un vaccin contre le rotavirus, principal responsable de la diarrhée, et GAVI va faire le nécessaire pour que des centaines de millions d’enfants puissent le recevoir. Ce modèle-là est un modèle d’aide efficace.

IMPLICATION DU SECTEUR PRIVÉ

Jusqu'à présent, je me suis concentré principalement sur ce que l'État peut faire pour favoriser le développement. Mais en matière d’innovation, la véritable expertise réside dans le secteur privé. Et le secteur privé est le principal moteur de la croissance économique. Nous devons tirer parti de l’investissement privé de façon à renforcer son impact sur le développement, et les pays du G20 peuvent aider à créer des conditions favorables pour ce faire.

Les capitaux privés constituent déjà une source de financement de plus en plus importante pour le développement, par le biais de nombreux canaux différents. Le secteur philanthropique s’élargit dans presque tous les pays et son champ d’action est de plus en plus international. Dans le cadre de notre campagne « The Giving Pledge » (Promesse de don), Melinda et moi avons rencontré de nombreux philanthropes qui envisagent de consacrer leurs richesses aux problèmes de développement.

La recherche d’un impact sur le développement par le biais d'investissements privés suscite également un intérêt croissant. Malgré les questions sur le mode de fonctionnement de l'« investissement d'impact », des données probantes semblent indiquer que des entreprises sociales comme les écoles et les cliniques privées peuvent rembourser le capital investi initialement, et parfois même offrir des taux de rendement semblables à ceux du marché. Il est important de poursuivre les expériences avec ces nouveaux modèles commerciaux, comme le font de nombreuses organisations en Inde, car les « investisseurs d'impact » pourraient en fin de compte insuffler beaucoup d’argent dans le développement.

L'infrastructure constitue un domaine dans lequel nous savons que l’investissement peut avoir un impact sur le développement et, en même temps, générer des bénéfices. Une route est quelque chose de fantastique : elle permet au petit agriculteur de transporter sa récolte jusqu’au marché, à la femme enceinte de rejoindre la maternité pour y accoucher sans danger et au pays enclavé d’être connecté à ses voisins et à l’économie mondiale. Mais les pays pauvres possèdent trop peu de routes, d’immenses rivières mais pas assez de d'électricité ou de systèmes d’irrigation, et des populations urbaines qui croissent rapidement et submergent les installations et les services municipaux.

Au sein du G20, les pays à croissance rapide disposent d’une énorme source de financement encore inexploitée : les fonds souverains. Je m’associe à d’autres pour proposer qu’une partie de ces capitaux soient libérés pour réaliser des investissements d’infrastructure dans les pays pauvres. Un fonds d’infrastructure financé par 1 % à peine des actifs des fonds souverains démarrerait à 40 milliards de dollars, voire plus, et pourrait atteindre au moins 100 milliards de dollars avec une croissance des fonds souverains au cours de la décennie actuelle. Étant donné l’importance des besoins en matière d’infrastructures dans les pays pauvres (que la Banque africaine de développement évalue à 93 milliards de dollars par an en Afrique subsaharienne), il existe une raison impérieuse de mobiliser cette réserve d’épargne pour le développement.

Un fonds d’infrastructure doit assurer un rendement lié au marché tout en fournissant des financements pour les pays pauvres à des conditions préférentielles. En conséquence, les donateurs et les banques multilatérales de développement doivent trouver des moyens créatifs, à travers des garanties, des cofinancements, etc., de combler le fossé qui existe entre, d’un côté, les rendements attendus par les investisseurs souverains et, de l’autre, les taux d’intérêts plus faibles et les prorogations des échéances dont les emprunteurs ont besoin. Je pense que les fonds souverains peuvent fournir une base de financement pour encourager les investissements privés dans les infrastructures, en phase avec les recommandations du groupe d’experts de haut niveau qui assistent à cette réunion des chefs d'État du G20.

Les diasporas, qui apportent déjà leur contribution sous la forme d’envois de fonds, constituent une autre source importante de capitaux privés pour le développement. L’an dernier, les transferts à destination des pays en développement ont atteint 325 milliards de dollars. Nous devons continuer à faire baisser les coûts de transaction des envois de fonds de sorte que l’impact de ces réserves croissantes d’argent sur les plus pauvres soit le plus fort possible. Une réduction de ces coûts à 5 % en moyenne (le niveau actuel étant deux fois plus élevé) permettrait d’économiser 15 milliards de dollars. Ce travail concorde avec la mission du Partenariat mondial du G20 pour l’inclusion financière, qui s’appuie sur les progrès réalisés récemment par certains pays comme le Mexique pour accroître l’accès des services financiers aux pauvres.

Les diasporas peuvent également investir dans des obligations qui financent des projets d’infrastructure. Israël et l’Inde ont déjà émis pour plusieurs dizaines de milliards de dollars d’obligations destinées à la diaspora ; le Nigeria, le Kenya et les Philippines envisagent de faire de même. Les économies cumulées par la seule diaspora africaine sont évaluées à 50 milliards de dollars, lesquels pourraient être investis sous forme d’obligations. Il pourrait exister des moyens, pour les organismes d’aide et les institutions de financement du développement dans les pays d’accueil des migrants, de rendre ces obligations plus attrayantes, par exemple, en établissant des partenariats avec les banques des pays d’origine des investisseurs.

Enfin, il existe des moyens d’utiliser les capitaux publics pour encourager la recherche et le développement de nouveaux produits. Il y a plusieurs années, notre fondation s’est associée à des partenaires afin de créer un mécanisme de garantie de marché pour un vaccin contre la pneumonie. Le vaccin n’existait pas encore, mais nous garantissions des acheteurs dès qu’il serait mis au point. Cette garantie a attiré l’expertise du secteur privé, ce qui a permis de disposer d’un vaccin beaucoup plus vite. Il est aujourd’hui en cours de distribution dans 37 pays.

La théorie qui sous-tend le mécanisme de garantie de marché, à savoir que des incitations appropriées peuvent accélérer le développement de produits là où il y a eu défaillance du marché, n’est pas nouvelle. Le Prix Orteig a joué un rôle d’incitateur pour la première traversée de l’Atlantique en avion réalisée par Lindbergh et déclenché une multitude d'activités de recherche dans l’aéronautique. Plus récemment, la création du premier aéronef spatial réutilisable non gouvernemental a été incitée par le Prix Ansari X. Les deux prix ont conduit le secteur privé à consacrer à la R&D des sommes qui dépassent largement le montant de la récompense proprement dite.

Je crois que ce concept de mesures en aval est très prometteur dans le secteur agricole. Au dernier sommet du G20, vous avez accepté d’explorer des mécanismes de garantie pour encourager l’innovation dans les technologies agricoles. Je sais qu’après un travail énorme, une annonce à ce sujet sera faite à Cannes et je tiens à saluer le Canada pour son rôle de leader dans cette initiative.

Je suis enthousiasmé par les perspectives futures en matière d’investissements du secteur privé dans le développement, mais je suis convaincu que les pays doivent continuer à investir dans l’APD. La créativité peut s’exprimer de différentes façons dans la recherche de nouvelles sources de financements publics. Dans ce rapport, j’examine trois recommandations innovantes en matière de fiscalité : une taxe sur le tabac, une taxe sur les transactions financières et une taxe sur le carburant d’aviation et le combustible de soute.

Parmi les propositions de revenus examinées, les taxes sur le tabac sont particulièrement intéressantes parce qu’elles incitent les fumeurs à abandonner la cigarette et dissuadent de commencer à fumer, tout en générant des revenus non négligeables. C’est une situation où tout le monde gagne pour la santé dans le monde.

Les taxes sur le tabac sont déjà omniprésentes. Elles sont appliquées sous une forme ou une autre dans 90 % des pays. Et elles sont efficaces. En Thaïlande, l’augmentation des taxes sur les cigarettes entre 1994 et 2007 a permis de multiplier les revenus par deux, alors même que le nombre de fumeurs diminuait de manière significative.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande d’appliquer des droits d'accise sur le tabac correspondant à au moins 70 % du prix du paquet. Bien que, dans certains pays, l’ensemble des taxes sur le tabac dépasse 70 %, il est, dans les pays du G20 et de l’Union européenne, d’environ 55 % en moyenne.

L’OMS a formulé l’idée d’une contribution de solidarité mondiale applicable au tabac. Il s’agirait d'augmenter les droits d’accise sur le tabac et d’allouer une partie des revenus supplémentaires perçus à la santé mondiale.

Les pays à revenu élevé pourraient affecter 10 centimes de dollar par paquet de cigarettes vendu à la santé mondiale, les pays à revenu moyen, 6 centimes et les pays à revenu faible, 2 centimes.

Si cette taxe était mise en place par les pays du G20 et d’autres membres de l’UE et appliquée comme indiqué ici, il serait possible de générer environ 10,8 milliards de dollars pour la santé mondiale. Cette somme s’ajouterait aux bienfaits pour la santé que constituerait la baisse du nombre de fumeurs consécutive à l’augmentation des taxes sur le tabac.

On a beaucoup discuté dernièrement de l’introduction de nouvelles taxes dans le secteur financier afin d’obtenir des recettes pour différents usages, et pour décourager les prises de risques excessives. Ces idées comprennent des taxes sur les actifs financiers, sur les bénéfices et rémunérations combinés, et sur les transactions financières. Une taxe sur les transactions financières (TTF) a été largement défendue comme un excellent moyen de collecter des ressources supplémentaires pour le développement.

Les TTF existent déjà dans de nombreux pays, où elles génèrent des revenus importants. Il est donc évident qu’elles sont techniquement réalisables. D’après le FMI, quinze pays du G20 taxent, sous une forme ou une autre, les transactions sur les titres. Dans les sept pays où le FMI évalue les recettes, ces taxes rapportent, selon les estimations, 15 milliards de dollars par an.

Pour un système d’imposition efficace, il est généralement conseillé d’appliquer un taux faible sur une base large. Cela est aussi globalement valable pour les TTF. Sur différents instruments, on pourrait envisager des variations de cette taxe pour réduire les éventuelles distorsions économiques. Ainsi, la taxe sur les capitaux propres pourrait être légèrement supérieure à la taxe sur les obligations à long et court termes, les swaps et les contrats à terme.

L’étude de certains modèles révèle que même une faible imposition de 10 points de base sur les capitaux propres et de 2 points de base sur les obligations pourrait générer environ 48 milliards de dollars sur l’ensemble des pays du G20 ou 9 milliards de dollars si l’on se limite aux principaux pays d’Europe. D’autres propositions de TTF offrent des perspectives sensiblement plus avantageuses, allant de 100 à 250 milliards de dollars, surtout avec l'inclusion de produits dérivés.

Les pays du G20 poursuivront la discussion sur ces taxes. J’ose espérer que ceux qui décideront de les appliquer n’utiliseront pas la totalité des recettes comme revenu général. Il est d’une importance capitale qu’une partie de cet argent soit réservée aux investissements en matière de développement.

Je partage l’avis du FMI et de la Banque mondiale selon lequel, à terme, les marchés et les États devraient fixer le prix du carbone de façon plus explicite à l’aide d’impôts ou d’autres moyens. Cette proposition mérite réflexion non seulement car ce système permettrait de collecter des fonds, mais aussi parce qu’il réduirait l’impact sur le climat à long terme, qui affectera les populations pauvres de façon disproportionnée. La différence de prix du carbone entre les pays riches et les pays pauvres pourrait faciliter leur adaptation à des conditions plus difficiles.

Dans l’intervalle, les propositions du FMI et de la Banque mondiale d’appliquer une taxe sur les carburants de fret et d’aviation permettrait aux différents pays de prendre les mesures appropriées. Pour faire face à la crise climatique, les pays pauvres doivent adopter une politique décisive pour adapter et augmenter les investissements de base dans des secteurs tels que la production alimentaire, la gestion de l’eau et la protection des côtes. Selon la Banque mondiale et le FMI, cet investissement d’adaptation coûtera environ 17 milliards de dollars par an pour l’Asie du Sud et pour l’Afrique subsaharienne.

Chaque année, les taxes sur les carburants de fret et d’aviation pourraient rapporter respectivement 37 et 27 milliards de dollars. Si une petite partie de ces revenus pouvait être utilisée pour aider les pays pauvres à s’adapter au changement climatique, cela contribuerait à protéger les moyens de subsistance de millions de personnes en situation de pauvreté extrême.

Le développement et le changement climatique sont en effet étroitement liés. Les outils qui permettront aux petits agriculteurs de faire face au changement climatique leur donneront aussi la possibilité d’être plus productifs à court terme. Les semences de maïs résistantes à la sécheresse et les technologies de micro-irrigation sont intéressantes pour les cultivateurs d’aujourd’hui, mais elles seront inestimables pour les agriculteurs qui devront s’adapter aux contraintes du changement climatique dans les années à venir. En matière d’agriculture surtout, il n’existe aucune séparation nette entre l'ordre du jour global du développement et celui de l’adaptation au changement climatique.

À long terme, l’innovation sera l’élément clé pour résoudre le problème du changement climatique. S'il y a bien une faille dans notre réponse actuelle, c'est le cruel manque d’investissements en faveur de la recherche et du développement de nouvelles technologies en matière d’énergie. Lorsqu’on fixe les objectifs de réduction des émissions de CO2, on fait souvent référence à deux échéances : la réduction de 30 % d’ici 2020 et la réduction de 80 % d’ici 2050. L’objectif de réduction de 30 % et le délai de 2020 sont des données plus tangibles pour le grand public. C’est la raison pour laquelle nous avons beaucoup réfléchi à des solutions permettant de rendre le système actuel plus efficace pour atteindre des objectifs à plus court terme. Mais c’est la réduction de 80 % d’ici 2050 qui a vraiment un sens pour le futur de la planète et pour atteindre cet objectif, nous devons modifier radicalement notre approche en matière de production d’énergie.

Le changement climatique, qui était au départ une question qui n’inquiétait que les experts, est maintenant devenu un problème bien réel pour les pouvoirs publics et leurs citoyens. C’est certainement un progrès. Toutefois, personne n’a encore fait les investissements qui seront nécessaires pour faire face au changement climatique. Nous avons finalement compris le problème, mais nous n’avons pas encore pris les engagements en faveur de sa résolution.

L’innovation transformera radicalement notre approche en matière d’énergie et de gestion du changement climatique, mais jusqu’à présent le monde s'est laissé distraire de manière bien dangereuse.

CONCLUSION

Le monde doit relever d’importants défis à court et à long termes. J’espère que nous ferons appel aux atouts qui nous ont toujours aidés à traverser les périodes difficiles. Je pense tout particulièrement à l’innovation.

En effet, les innovations scientifiques et technologiques nous permettront de résoudre des problèmes qui causent une grande misère et retardent la progression des sociétés. Par exemple, un vaccin antipaludique pourrait changer radicalement le futur économique de l’Afrique subsaharienne. Des semences de meilleure qualité pour les cultures dont dépendent les populations défavorisées (manioc, maïs, millet, riz et sorgho) pourraient nourrir des milliards de personnes, améliorer la nutrition et assurer la sécurité alimentaire du monde.

Un autre type d’innovation (à savoir, un changement fondamental dans notre façon de concevoir le développement) aura des répercussions incroyables.

Par le passé, nous avions l’habitude de considérer que le monde était divisé en deux parties distinctes : un tiers de riches et deux tiers de pauvres. Aujourd'hui, le nombre absolu et la proportion des pays dynamiques, en bonne santé et hautement qualifiés ont largement augmenté. Cela a été positif pour tout un chacun, car cela implique plus de prospérité et de stabilité. Les pays qui peuvent maintenant apporter une contribution plus importante au développement sont aussi plus nombreux. Lorsque je vois les différents pays présents autour de la table du G20, j’ai bon espoir que nous saurons en tirer profit.

Nous devons faire en sorte que les chefs d'État du G20 continuent à réfléchir aux moyens de mettre cela en œuvre de manière conjointe — aussi bien à Cannes que dans les mois à venir en vue de la prochaine réunion, au Mexique. Nous pouvons faire bien plus pour promouvoir l’innovation au service du développement :

  • Nous pouvons encourager les pays à forte croissance à utiliser leur expertise au travers de partenariats innovants.
  • Nous pouvons améliorer la capacité des pays en développement à soulever davantage de fonds pour financer des projets qui amélioreront les conditions de vie de leurs citoyens.
  • Nous pouvons collaborer avec les bailleurs de fonds pour les aider à tenir leurs engagements et à continuer à optimiser l’efficacité de leur soutien.
  • Nous pouvons créer un environnement accueillant et adopter des mesures créatives permettant d’encourager le secteur privé à investir plus de moyens pour relever les défis liés au développement.

Le monde a progressé de manière considérable dans le bon sens ; la voie est toute tracée pour le rendre encore meilleur pour ceux qui sont restés en marge de ce progrès. Nous ne pouvons pas laisser passer cette opportunité en faisant marche arrière maintenant. Tant que nous resterons créatifs et que nous tiendrons nos engagements, nous aurons les moyens d’encourager la croissance, d’aider des populations entières à s'extirper de la misère et de dynamiser nos points de force qui ont déjà contribué à tant de progrès.

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